Markova Nataliya S.: другие произведения.

Plus haut que le nuage

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    Un nain de forêt hérite des lunettes magiques. On lui propose un travail qui lui semble lucratif. Le conte a été publié en 2005 dans " Hauteurs, Revue littéraire du Nord et d"ailleurs", N16. Traduit par Rosa Tatar, poésies traduites par l"auteur.

  
PLUS HAUT QUE LE NUAGE
  
Nataliya Markova
  - Ta, ta, ta ! Hé ! jacassait la pie. Hé, le nain! C'est ta grand-mère qui habite la clairière aux serpolets ?
  Le nain de la forêt, Fairien, était assis sur une souche et se taisait, très concentré. Quelle grand-mère, alors qu'il jouait aux dames avec des pommes de pin et il perdait contre son copain, le nain Calculetou !
  - Hé, Fairien ! insista la pie. Hier, ta grand-mère est tombée du perron, elle ne s'est toujours pas relevée.
  - Et alors ? marmonna distraitement Fairien. Il serra une des trois pommes de pin qui lui restaient, et il se demanda si cela valait la peine de prendre le pion adverse. Il se décida et fit un pas.
  - Enfin ! se réjouit Calculetou et d'un coup, il extermina tous les pions noirs.
  Fairien soupira, ramassa soigneusement les pions sur la souche, regarda autour de lui. La pie s'était déjà envolée. De toute façon, il n'y avait plus rien à faire. Les nains partirent pour la clairière aux serpolets.
  
  Ils ne virent pas la moindre grand-mère, seules des souris entassaient à la hâte un monceau de terre devant la maisonnette et le décoraient avec du gazon. Un geai était perché sur le bouleau.
  - Où elle est, grand-mère ? S'étonna Fairien.
  - L'âme l'a quittée, couïnèrent les souris. Ce qui en restait, nous l'avons caché sous terre.
  Elles posèrent sur le monceau de terre une touffe de marguerites et disparurent dans leurs trous.
  - L'âme, où est-elle allée ? demanda Fairien, perplexe.
  - Je le sais ! répondit le geai en écho. Par-là !
  Il souleva l'aile vers le rond bleu du ciel au-dessus de la clairière. Le nain leva les yeux et vit là-haut un petit nuage blanc.
  - Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Fairien se tourna vers son ami Calculetou, qui savait toujours ce qu'il fallait faire.
  Son ami toussota et dit :
  - D'abord, il convient de se souvenir de Grand-mère.
  
  Cela faisait longtemps que Fairien n'avait pas vu sa grand-mère et il n'avait qu'une image flue d'elle. L'enfance des nains est très courte, ils deviennent rapidement des petits vieux indépendants et ils oublient leur grand-mère. Fairien se rappelait seulement que sa grand-mère avait essayé de lui apprendre la lecture, tandis que lui ne cherchait qu'à se sauver chez les copains avec qui il était si amusant de courir par la forêt et de se jeter des pommes de pin. Qu'il était fastidieux d'être penché sur un gros livre ! Le nain eut tellement pitié de l'enfant qu'il avait été qu'il se mit à pleurer.
  - Bien sûr, il convient de s'affliger en pareille occasion, le consola Calculetou. Cependant, perdre une grand-mère, n'est tout de même pas la même chose que perdre un ami : moi, par exemple, ou ta copine Jouja. Et puis, il est temps de penser à l'héritage.
  Fairien continua à pleurer sa grand-mère dans sa vieille maisonnette mystérieuse. Les murs étaient décorés de hiboux empaillés. Une chauve-souris pendouillait tête en bas, elle semblait vivante.
  Calculetou parcourut d'un œil expert les biens modestes de grand-mère, il dit : "Euh ... oui" et s'esquiva.
  
  Fairien s'installa dans le vieux fauteuil en face du vieux miroir couvert de taches, et se mit à fouiller dans les tiroirs de la commode de grand-mère. Il tomba sur toutes sortes de bric-à-brac, des touffes d'herbes, des coquilles d'œufs tachetées, des petites araignées desséchées. Dans un autre tiroir - et le nain fit une grimace - il y avait le livre qui l'avait tant ennuyé dans son enfance. En revanche, dans le troisième tiroir, le nain découvrit un petit coffret, tendu de peau de serpent, et dedans, des lunettes multicolores.
  Certaines étaient assez sympathiques, surtout celles avec une monture argentée. Les essayer ?
  Que se passait-il ? Le nain se sentit tout d'un coup léger, cotonneux... Il s'était transformé en nuage, il s'envolait dans le ciel, son âme s'emplit d'ivresse et il chanta...
  
Je suis libre, je flotte,
O quelle merveille !
Le vent m'emporte
Vers le soleil,
Sans angoisse ni peur,
Que de joie et de blancheur !

Que c'est ennuyeux d'être lourd et sage,
Que c'est joyeux de voler en nuage !
Je reste immobile - et je bouge sans cesse,
Je suis l'humidité et la sécheresse,
Tendu comme une voile, léger comme une plume,
Je pénètre partout malgré mon volume.

Quelle facilité de métamorphose !
Tantôt un lion, tantôt une rose,
Couleur de flamme, gris ou blême, -
Je change toujours et je reste moi-même.
Sans doute ni peur,
Que de joie et de splendeur !
  
  Qu'est-ce que c'est que cette absurdité ! Si ça se trouve, ce sont des lunettes magiques. Ceci dit, je suis quand même un nain, je n'ai rien à faire dans le ciel !
  Fairien s'arracha les lunettes et, en un doux vol plané, il se posa dans le vieux fauteuil.
  "Si toutes les lunettes sont de couleurs différentes, ça veut dire que chaque paire a une magie différente aussi, raisonna le nain. Voyons que j'essaye celles-ci, les roses joyeuses."
  Il les mit. Rien ne se passa. Tout était bien visible, mieux même que sans lunettes.
  "Bon, je vais les porter un peu, pensa le nain. Histoire de découvrir quelle magie elles contiennent."
  
  Sur le chemin de retour, Fairien rencontra sa copine Jouja.
  - Jouja ! se réjouit-il. Que je suis content de te voir ! Que tu es belle aujourd'hui !
  En effet, la jupette habituellement sale et délavée de Jouja reluisait de couleurs chatoyantes. Ses petites joues faisaient penser à des pommes fraîches et rouges, et non pas cuites au four, comme d'habitude. Son collier en verre bon marché étincelait comme des diamants, ses yeux brillaient encore plus que le collier. Jouja baissa les yeux avec modestie et se tut timidement. Fairien ne put détacher ses yeux d'elle.
  Pourquoi ne s'était-il pas aperçu plus tôt à quel point Jouja était mignonne et charmante ? Il se répandit en compliments, intarissable.
  - Jouja, ma chérie, je veux être toujours avec toi ! Je prends sur moi tous tes ... le nain se rappela le mot savant ... problèmes !...
  - Mon petit Fairien, que tu es bête ! Tu ne peux rien de plus que moi. Nous ne sommes que de pauvres nains.
  - Jouja, félicite-moi, ma grand-mère est morte !
  - Il n'y a pas de quoi te féliciter ! Accepte plutôt mes condoléances.
  - Oh, ce n'est pas ce que je voulais dire. Evidemment, je suis triste pour grand-mère, mais j'ai reçu un héritage, je suis riche, et maintenant, je peux t'épouser !
  
  C'est ainsi que Fairien se maria, de façon un peu inattendue, mais très réussie. Jouja était toujours belle et gaie, ne disant jamais rien de grossier et de désagréable. Il est vrai que le nain remarquait de temps en temps que sa femme remuait les lèvres en silence, et cela produisait un bourdonnement désagréable à peine perceptible, mais il ne faisait pas attention à ce genre de détail. Une belle maison, des enfants superbes, une fille et un garçon, que faut-il de plus à un nain ? Fairien travaillait avec une joie immense, pour le bien-être de sa petite famille. Les choses allaient merveilleusement bien, il changea même son nom peu avantageux de "Fairien" en celui, plus noble de "Fabien".
  
  Un beau jour, son ami Calculetou lui rendit visite. Observant le logis de Fabien, il marmonna avec dédain et proposa :
  - Tu veux gagner de l'argent ?
  - Evidemment !
  - Alors écoute. Les nains mineurs veulent acheter notre forêt.
  - Notre forêt ? Où allons-nous vivre ?
  - Ne t'inquiète pas, ils ne veulent que du bois. Tu vas couper les arbres et transporter les rondins. Et tu montreras où sont les trésors souterrains.
  - Ça ne va pas ! Tu sais ce que disait grand-mère ? "Je lègue la sauvegarde de ces trésors à mes enfants."
  - Tu vois : aux enfants. Toi, tu es un petit-fils, tu peux les vendre. Tu ne sais même pas ce qu'il y a là-bas. En revanche, les mineurs payent avec du vrai or.
  - Et combien ils payent ? demanda Fabien d'un air important.
  - Tu auras un pour cent.
  - C'est quoi, un "pourcent" ? Une monnaie quelconque ?
  - C'est une part d'un centième, et Calculetou marmonna quelque chose qui ressemblait à "imbécile", mais Fabien n'entendit pas.
  - Est-ce beaucoup, une part d'un centième ?
  - Evidemment. Si tu veux, je te donne même plus, un millième. Pas la peine de réfléchir, c'est une affaire juteuse !
  
  Fabien coupait des arbres du matin au soir. Les arbres étaient grands, le nain était petit, il était donc très fatigué. Seule l'idée qu'il assurerait ainsi les besoins de sa famille pour toujours, le soutenait. Il sciait les troncs abattus, les chargeait sur la brouette et les charriait à la montagne. De temps à autre, les nains mineurs venaient à la forêt, le travail était alors plus facile. Fabien cherchait les trésors souterrains, une baguette de sourcier à la main. A l'emplacement du trésor, la baguette tournait d'elle-même, les mineurs se mettaient aussitôt à creuser des trous. Le nain aurait voulu savoir enfin ce qu'il y avait là-dessous. Mais à chaque fois, Calculetou refusait prestement et il disait :
  - Ne lambine pas, Fairien, ne te laisse pas aller à la paresse ! Fais ton devoir, le reste ne te regarde pas !
  Fabien retournait docilement à la scie et à la hache. En travaillant, le nain remarquait à peine les changements alentour. Il est vrai que le soleil brillait plus fort, devenait brûlant; le chant des oiseaux se taisait, les mésanges et les pinsons se raréfiaient. Et il avait tout le temps soif. Jouja et les enfants remuaient les lèvres de plus en plus souvent.
  
  Un soir, à peine Fabien, éreinté, s'était-il allongé sur le divan que Jouja s'approcha et remua les lèvres. Le nain, comme d'habitude, se tourna contre le mur, mais Jouja lui arracha ses lunettes roses, et poussa un cri tellement perçant que Fabien faillit devenir sourd.
  - Quel intérêt, que tu t'esquintes au travail jour après jour ? Nous étions pauvres, nous le sommes restés. Je n'ai plus la force de supporter cette misère !
  - Ma chérie, je gagne pourtant beaucoup, qu'est-ce qui ne te va pas ?
  - Toute ta paye part dans la nourriture et l'eau.
  - De quoi tu parles ? Il y a toute l'eau qu'il faut à la source, gratuitement.
  - Es tu devenu complètement aveugle avec tes lunettes roses, ou quoi ? La source a tari, nous devons acheter l'eau à prix d'or chez les nains mineurs. Il n'y a pas assez à manger non plus.
  - Comment ça, il n'y a pas assez ? C'est l'été, tu peux trouver plein de baies et de champignons.
  - Regarde un peu, quelle sécheresse ! Les baies et les champignons sont desséchés. Nous achetons le blé à prix d'or chez les souris.
  Le nain devint pensif et regarda autour de lui - son logis, qui lui paraissait jadis si coquet, était misérable et négligé. Jouja s'avérait ébouriffée et vulgaire. Sa robe était chiffonnée, ses mains sales. Les enfants se battaient pour un sifflet de sureau et glapissaient de façon répugnante. Comment se faisait-il qu'il n'avait pas remarqué tout cela avant ? Telle était la nature des lunettes roses. Il n'y avait rien à faire, il fallait se résigner et continuer à vivre.
  
  Fabien repartit au travail. Il faut dire qu'il avait fait du bon boulot. La forêt s'était éclaircie considérablement. Le soleil aveuglait, brûlait. Mais le travail, c'est le travail. Maintenant, il ne pouvait plus survivre sans l'or des mineurs. Il fallait couper, scier, transporter...
  
  Vers le soir, Calculetou fit son apparition. Il avait fière allure : nouvel habit, chaîne en or sur la poitrine. Sa figure était bouffie de graisse, sa bedaine pendait au-dessus de la ceinture ornée d'étoiles dorées.
  - Ecoute, Calculetou, commença Fabien. On dit que les souris ont le toupet de vendre le blé pour de l'or.
  - Oh-la-la ! Que dis-tu ? Il faut ramener les souris à l'ordre. Tu sais quoi ? Les nains mineurs ont de la poudre verte qui fait crever les souris. Je peux t'en procurer. Ce n'est pas cher, une pièce d'or seulement.
  - Dommage quand même pour les souris. Jadis, nous vivions toujours en paix avec elles, en bons voisins. Elles nous donnaient du blé, nous leur donnions des baies et des champignons, il y en avait pour tout le monde.
  - Les temps ont changé. Il n'y a ni eau, ni nourriture pour tous : ou pour toi et tes enfants, ou pour elles. Réfléchis : moins de souris, plus d'eau et plus il y aura d'eau, moins elle coûtera.
  - Ce serait bien ! Peut-être même augmenteras-tu mon salaire, hein, Calculetou ? Le soleil brûle, j'ai mal aux yeux.
  - Tu n'as qu'à mettre des lunettes protectrices. Désolé pour ta paye, mon vieux, mais moi-même, je n'ai pas de quoi me payer de nouvelles bottes.
  
  Fabien passa par la maisonnette de grand-mère pour prendre les lunettes noires, et à midi, lorsque le soleil devint vraiment insupportable, il les chaussa, sans penser qu'elles pouvaient avoir un quelconque effet magique imprévisible.
  
  Ses yeux furent soulagés, mais son humeur tomba au plus bas. Tout l'irritait. La soif le tourmentait de plus en plus Pourquoi l'eau était-elle si chère ? Il restait encore beaucoup d'habitants dans la forêt, et chacun était prêt à payer l'eau pour ses chiots, oiselets ou larves. Les mineurs en profitaient. Qui faudrait-il chasser de la forêt ?
  
  - Salut, Calculetou ! Tu as la poudre ? Contre les souris ?
  - Je l'ai. Donne-moi la pièce, tends ta poche. Voilà. Tu verses la poudre dans les trous, plus de souris, comme s'il n'y en avait jamais eu.
  - Merci, Calculetou.
  - C'est normal, je suis ton fidèle ami, on peut même dire, ton serviteur. Exécute seulement les ordres, ne t'occupe plus du reste. Je prendrai soin de toi.
  
  Les souris crevèrent de la poudre verte, les chenilles et les vers de terre subirent le même sort. Les chouettes mangèrent les souris empoisonnées et crevèrent à leur tour. Fabien se réjouit :
  - On n'entendra plus ces nez crochus la nuit, au moins !
  Après les chouettes, ce fut le tour des pinsons et des mésanges - ils s'étaient régalés de chenilles crevées. Le pivert en culotte rouge, le geai aux ailes bleues et l'élégante pie partirent d'eux-mêmes vers d'autres forêts, plus loin du malheur.
  - C'est très bien, pensa Fabien avec un malin plaisir. Il nous en restera plus. La vie s'arrange.
  
  Cependant, la vie devenait de plus en plus difficile. Le prix de l'eau flambait. Les chenilles et les souris indemnes donnaient de la progéniture, laquelle ne craignait plus aucun poison et dévorait sans pitié les baies, les champignons et même les arbres. Les arbres étaient malades et desséchés. Le nain n'avait plus la paix chez lui non plus. L'acariâtre Jouja ronchonnait et bourdonnait :
  - Regarde comment vit Calculetou ! Celui-là ne compte pas chaque goutte d'eau ni chaque minuscule graine de blé. Regarde comment il s'habille, comme il est rassasié et content !
  - Je te défends de parler ainsi de mon ami et bienfaiteur !
  - Papa, vous êtes un imbécile, ricana son fils, insolent. Et votre Calculetou est simplement un exploiteur et un escroc.
  - Quoi ? Fabien promena ses yeux rouges de colère sur sa femme et ses enfants insolents et paresseux. Une haine noire l'envahit et il récompensa son fils d'une gifle sonore, en même temps qu'il retourna une baffe à sa fille.
  - Pourquoi tapes-tu les enfants ? hurla sa femme et elle se jeta sur lui à coups de poing. Le gamin a dit la vérité, Calculetou s'engraisse à tes dépens !
  C'était plus que Fabien ne pouvait supporter. Avec le cri "je vous tuerai !", il flanqua dehors et Jouja et les enfants, lui-même courut à la forêt. Il écrasait des araignées et des chenilles, tuait des abeilles et des papillons, brisait des branches et piétinait des fleurs jusqu'à ce qu'il trébuche et s'écrase le nez par terre.
  
  Les lunettes noires se brisèrent et un voile tomba littéralement des yeux du nain. A bout de force, Fabien regarda autour de lui : la maison déserte, la forêt en péril, partout les corbeaux dévorant la charogne à coup de becs. Dans sa détresse, le nain se traîna péniblement, à l'aveuglette. Ses pas le dirigèrent vers la seule clarière rescapée de la forêt. Là-bas, sur un tapis de thyms roses, reposaient des papillons rouges comme des flammes, et la maisonnette de Grand-mère était là. Fabien entra, s'assit en face de la glace et se mit à trier les lunettes dans le coffret.
  - Ce n'est pas possible que toutes les lunettes soient aussi malveillantes que les noires. Puisque la grand-mère était bonne.
  Le nain essaya les lunettes vertes. Un carillon doux et cristallin retentit, le miroir se voila et, du flou, Grand-mère apparut.
  - Chère Grand-mère, aide-moi ! Le nain éclata en sanglots. Ma vie est insupportable !
  - Mon chéri, il n'y a que toi qui peux t'aider, répondit du miroir une voix familière, depuis longtemps oubliée.
  
  Le nain lui objecta :
  
  
Je suis dans le pétrin.
Faible, illettré,
Qu'y puis-je ?

On m'a menti.
Stupide et petit,
Qu'y puis-je ?
  
  - Ce que tu peux faire ? s'indigna Grand-mère. Beaucoup ! Tu en as déjà fait beaucoup, de dégâts !
  - Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
  L'indignation rendit la voix de grand-mère accusatrice :
  
  
Ta famille est détruite, la forêt dépérit,
Les fleurs sont desséchées et les sources taries -
C'est toi, qui l'a fait, stupide nain,
De tes propres petites mains !
  
  - Qu'est-ce qui te prend, Grand-mère ? Je travaillais honnêtement. Je gagnais de l'argent pour la famille.
  - C'est Calculetou, qui gagnait de l'argent. Et toi, tu as cédé nos trésors pour des prunes - des lacs souterrains, des sources d'eau potable. Par des canaux souterrains, les nains mineurs ont détourné l'eau vers les mines abandonnées, et ils vous la revendent à prix d'or. Tu as abattu la forêt, et la sécheresse est arrivée. Tu as exterminé les oiseaux, et les arbres sont malades. Pourquoi as-tu chassé ta femme et tes enfants ?
  - Grand-mère, Jouja était si répugnante, elle me disputait tout le temps. Quant aux enfants, j'ai travaillé pour eux et ils m'ont insulté.
  Grand-mère secoua la tête et dit :
  
Facile de partager le pain en baguette,
Comment diviser la dernière miette ?
A la fête on partage le vin et la liesse,
Mais qui peut sourire en détresse ?

Les journées de travail passent en ronde,
Tu crèves de fatigue - et ta femme te gronde.
Mais la pauvre souffre, tout comme toi,
De la même chaleur, de la même soif.

Impossible de supporter tes enfants,
Si bruyants, si désobéissants.
Tu peux les battre, les chasser de la maison.
Mais qui leur apprend l'amour et le pardon ?
  
  - Qu'est-ce que je peux faire, grand-mère ?
  - Pour commencer, il faudrait devenir plus raisonnable, soupira Grand-mère. Sa main sortit du miroir, prit les lunettes à monture dorée et les chaussa sur le nez du nain. Avec les nouvelles lunettes, tout se montrait plus clair et plus net.
  
  "Ce serait intéressant de lire quelque chose", pensa le nain et il prit le livre de grand-mère dans la commode. A présent, le livre ne semblait plus ennuyeux. Au début, l'abondance de mots incompréhensibles irrita le nain. Progressivement, il en comprit certains d'après des dessins et images, d'autres s'expliquaient plus loin dans le livre, et il devinait le sens des derniers par lui-même.
  Le livre commençait par l'arithmétique. Il se trouvait que, dans ce monde, on pouvait tout compter et mesurer. Le nain apprit qu'un centième, c'est très peu, et un millième encore moins. Bientôt, même si ce n'était pas facile, Fabien apprit à compter aussi bien que Calculetou.
  Par la suite, il lut d'où venaient les pluies, où allaient les rivières, de quoi étaient composées les montagnes et quelle pouvait être la nature des sols. Le plus intéressant était de lire l'histoire de la forêt où Fabien avait passé toute sa vie. Il apprit que les couronnes des arbres préservaient l'humidité dans la forêt. Ce qu'il appelait avant "l'herbe" et "fleurs", s'avérait myosotis et véronique bleus, renoncule et chélidoine jaunes, pois de senteur et serpolet mauves. Il apprit que même du muguet vénéneux, on peut tirer des remèdes. Il apprit que les magnifiques papillons naissent des chenilles dégoûtantes. Que les papillons cueillent pour eux le nectar, mais transportent aussi le pollen et aident ainsi les semences à germer. Que les vers de terre et les chenilles servent de nourriture aux corbeaux et aux mésanges. Que dans la forêt, il n'y a rien d'uniquement utile ou uniquement nocif. Une diversité infinie, un cycle interminable, c'est la vie de la forêt.
  La créature la plus nocive de la forêt c'était lui, le nain Fairien. Que faire ? Tuer les nains mineurs ? L'escroc Calculetou ? Cela ne ferait pas revivre la forêt.
  - Grand-mère, Grand-mère, aide-moi !
  - Il n'y a que toi qui peux t'aider. Tu as appris beaucoup de choses, mais tes connaissances sont en désordre. Essaye de prendre un peu de hauteur pour regarder le monde.
  - Je monte sur la butte ?
  - Plus haut.
  - Sur le bouleau ?
  - Encore plus haut.
  Alors, le nain se rappela des lunettes argentées. Désormais, il ne craignait plus l'altitude et le vol, et il chaussa les lunettes. D'en haut, on voyait, à quel point la forêt avait souffert. La verdure ne subsistait qu'aux endroits où passaient les canaux souterrains. Ayant tout observé, le nain revint sur terre et se mit à raisonner à haute voix :
  - Il faudrait planter de nouveaux arbres, mais ils ne survivraient pas dans cette sécheresse. Non, il faut barrer les canaux souterrains, pour garder le reste de l'eau dans des lacs souterrains. Bon, qu'est-ce qu'il faut pour ça ? Un pic, une pelle, une brouette, des pierres, de la terre. Et des mains travailleuses. Tout seul, j'y arriverai en..., il fit rapidement des calculs, ...presque deux semaines. Non, la forêt périra définitivement pendant ce temps. Que faire ? Grand-mère, suggère-moi quelque chose !
  - Je ne peux qu'une chose : t'aider à regarder le monde avec un autre œil. Mets donc les lunettes roses.
  - Oh, Grand-mère, je les avais déjà mises avant, et rien de bon n'en est sorti.
  - Ces lunettes offrent ce qui est le plus précieux : l'amour. Mais avant, tu savais peu de choses et tu étais paresseux pour réfléchir. Tu étais faible et tu avais peur de prendre des risques. Ainsi ton amour se trouvait aveugle. A présent, tu as beaucoup appris. N'aie pas peur, mets les lunettes ! A ces mots, grand-mère s'évanouit dans la glace. Les lunettes roses inspirèrent à Fabien de l'angoisse, de la joie et de la honte. De l'angoisse à l'idée de Jouja et des enfants affamés et sans abri. De la joie, parce qu'il les aimait de nouveau et croyait qu'ils se retrouveraient. De la honte pour le mal qu'il leur avait causé.
  - A quatre, nous en viendrons à bout en..., et il comptait rapidement, ...moins de quatre jours.
  
  Fabien retrouva femme et enfants et les nains se mirent au travail. Il fallait se dépêcher avant que l'eau ne s'échappe des lacs souterrains. Mais les nains épuisés par la soif et la faim avaient du mal à travailler sous le soleil torride. Fabien avait le cœur qui saignait en voyant la forêt se dessécher sur pied. Le nain avait très envie de crier contre Jouja ; elle se fatiguait vite et se reposait toutes les heures. Il était tenté de gifler son fils lorsque celui-ci, par espièglerie, cachait la pelle ou renversait la brouette. Quant à sa fille, tous les soirs, elle attrapait des lucioles, et des nuits entières, elle lisait à leur lueur le livre de grand-mère. Le matin, les yeux bouffis d'insomnie, pâle, elle prenait le travail par-dessus la jambe. Le nain se mettait en colère et s'énervait. Cependant, les lunettes roses lui apprenaient à aimer, et son cœur aimant était patient.
  
  Calculetou accourut, écumant de rage. Il attira Fabien sur le côté et il siffla méchamment :
  
  - Tu n'as pas de remords ? Tu as reçu de l'or des mineurs ? N'est-ce pas ? Qu'est-ce qui te prend de détruire leurs canaux ? Où est ton honneur de nain ?
  - Les mineurs ont repris l'or depuis longtemps en guise du paiement de mon eau, répondit Fabien. Pour ce qui est de l'honneur de nain, ce n'est pas à toi d'en parler, espèce d'escroc.
  - De toute façon, tu n'arriveras à rien. L'eau s'échappera avant que tu ne barres tous les canaux. Tu seras puni pour ta trahison, je raconterai à tous que c'est toi qui as tué la forêt.
  Que pouvait répondre Fabien ? Il serra les dents et se mit au travail avec plus d'acharnement encore.
  
  Calculetou avait raison. Les nains avaient pris du retard, les lacs souterrains se vidèrent. Seule une averse pouvait encore sauver la forêt, mais, comme pour le faire exprès, la chaleur était tenace.
  - Papa, j'ai lu dans le livre de grand-mère que les grenouilles savent prédire le temps. Si nous allions les voir au marais, proposa la fillette.
  Du marais, il ne restait qu'une petite flaque d'eau. Les grenouilles grouillaient dans la boue.
  - Vous avez apporté de l'eau ? coassèrent-elles, plaintives.
  - Non, nous sommes désolés, nous voudrions savoir s'il pleuvra bientôt.
  Les grenouilles poussèrent un soupir de déception.
  
  
- Quel intérêt de savoir ?
C'est sans espoir, c'est sans espoir.
Nous nous dessécherons,
Nous nous endormirons,
Nous mourrons.
  
  Un jour, vers midi, Fabien se cachait du soleil dans l'ombre maigre du bouleau asséché. Sa fille s'allongea à côté. Le nain caressait les cheveux soyeux de sa fille et regardait somnoler sa femme et son fils près du buisson voisin. Pauvre Jouja ! Grincheuse, ébouriffée, fatiguée, elle pleurait en cachette, parce qu'elle ne pouvait plus nourrir ses enfants, parce que Calculetou avait exécuté sa menace, et que personne ne parlait plus au nain dans la forêt. Personne. Sauf sa femme et ses enfants. Il n'avait qu'eux pour avoir pitié de lui.
  - Papa, je t'aime tellement, mais tu étais tout à fait différent, avant, dit la fillette, pensive.
  - Comment j'étais ? Bête et méchant ? demanda le nain tristement.
  La fillette hocha la tête.
  - En revanche, maintenant tu es bon et intelligent. Pourquoi ? Maman parlait des lunettes roses et noires. Lesquelles t'ont aidé ?
  - Les lunettes vertes m'ont rendu la mémoire. Les dorées m'ont apporté la raison, les roses l'amour, tandis que les lunettes argentées m'ont transformé en nuage et m'ont offert de l'enthousiasme.
  - Transformé en nuage... répéta la fillette et elle partit en courant.
  Bientôt, le nain se trouva enveloppé dans un épais brouillard. Un nuage sortait en flottant de la maison de grand-mère.
  
  
Que cherchent ceux
Qui montent au ciel ?
Les abeilles s'affairent
Pour le miel,

Les aigles planent
En quête de proie,
Les pays lointains
Attirent les oies,

Le pissenlit envoie
Sa semence en l'air,
Les larmes du nuage
Abreuvent la terre.
  
  - Ote les lunettes, ma chérie, reviens ! - hurla le nain. - C'est ma faute à moi ! C'est à moi de devenir nuage, c'est à moi de devenir pluie !
  Mais le nuage était déjà monté haut dans le ciel bleu éclatant, tout en versant la pluie bénéfique, en remplissant les lacs souterrains, en redonnant la vie à la forêt.
  
  Traduit du russe par Rozsa TATAR
  Poésies traduites par l'auteur
  
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